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Censé se dérouler pendant la première guerre (1916), ce « roman » raconte les amours absurdes d’un « planqué » médiocre, Démosthène Robinet "amoureux de haut style encore pourvu de tous ses membres et muni d'un organisme à peu près bon", c'est à dire réformé, et d'Alice Bourgeot, nièce du concierge de la Morgue. L'histoire est embrouillée, tragicomique, avec des aspects que l'on pourrait qualifier de morbide (les descriptions de cadavres décomposés), voire d'obscène ... En effet un « bas bleu », Madame Clâpe, se fait livrer à domicile des cadavres de noyés, fraîchement repêchés dans la Seine. Pour cela elle a recours aux bons offices des croque-morts et du concierge de la morgue, Bourgeot, qui se trouve être l'oncle de la jeune héroïne - laquelle est comme nous l’indiquions l'objet d'amour et de désir d'un embusqué, un planqué comme on disait à l'époque. Dans un cadre qui se veut romantique, le jeune premier appelle pourtant Alice « ma poule », exactement comme dans les romans populaires de Carco et de Mac Orlan, peuplés de mauvais garçons, de marlous, de filles montantes et de maquereaux, et cela montre qu'en aucune façon les auteurs ne se prennent au sérieux, ni ne prennent au sérieux le lecteur ! ... Celui-ci croisera des « Kabyles », « une bande de Sénégalais éclopés qu'une dame de la Croix- Rouge leur montrait d'en bas », ainsi que d'autres noms ou périphrases dont les consonances peuvent évoquer, par le contexte phrastique, un antisémitisme léger mais cependant sensible : « des individus de nationalité mal définie contre lesquels nous ne saurions trop mettre en garde la confiance de la population ». Nous sommes à la fin de la guerre, et l'atmosphère complotiste autour d'une soi-disant 5e colonne vient s'immiscer dans la tragédie ridicule d'un homme qui, pour plaire à une femme dont il est dit qu'elle a plutôt l'air bête et qu'elle n'est pas très jolie, s'engage auprès de son oncle à se jeter à l'eau, donc à se suicider pour la conquérir... avec un pareil argument, on est plus près de Jarry que de Racine ! D’ailleurs l’épilogue voit l’Alice en question se sauver avec un journaliste, tandis que le corps de Démosthène pourrit devant la morgue car nul ne veut s’en charger.

 I.R. Casta